LA PETITE AUBE

C'est la petite Aube

Claire et blanche,

Parfois fumante,

Souvent froide

Et même pleuvante,

Où tout le monde dort,

Sauf eux.

 

Eux, emmitouflés de sombre

Semaine ou dimanche.

En été ou que ça vente,

Il ne faut pas être malade.

Quand on n'a pas de rentes

On est toujours dehors.

Et vive le ciel bleu !

 

Vive le ciel bleu du matin !

Il n'y a que là

Qu'on leur fout la paix.

On ne les zieute pas,

Ils ne sont plus laids.

Alors ils peuvent rêver enfin.

Oui enfin rêver au Bon Dieu.

 

Dieu qu'ils sont bien !

Pour un peu ils mourraient là,

Ils se laisseraient

Dormir dans les draps

Que la brume leur met

Dans le piot matin,

Rien que pour eux.

 

Mais les lumières s'allument ;

Il faut se cacher,

Ne pas se faire voir

Avec sa bosse, yeux sortis

De vieux bâtard,

Les oreilles bouffées

Par les épaules emplumées

 

- "A leur place, moi, j'aurais honte !

- Et quel exemple

Pour nos pauvres gamins !

- Mais c'est qu'ils sont laids

Et tristes et pauvres et malins !

-Et puis de toute façon

Ce n'est pas propre !"

 

Eh bien moi j'ai honte

De votre bienveillance

De bons chrétiens ;

Et je dis que je vous hais,

Vous et votre venin,

Ainsi que tout votre petit monde

De propreté et de sainteté.